L’apparition d’une petite calèche verte traînée par quatre chèvres noires, produisit, il y a quelques années, une grande sensation aux Champs-Élysées. Les écoliers qui s’y rassemblent en foule la poursuivaient en poussant de grands cris de joie ; cette joie fut au comble quand les chèvres fringantes, caparaçonnées comme de vrais chevaux, excitées par ces acclamations, se mirent à courir de toutes leurs forces. On eût dit qu’elles fuyaient à toute bride pour se dérober à l’admiration que causait leur présence, et leur emportement était plein de grâce ; les belles choses de ce monde gagnent un charme de plus à vouloir se cacher. Les écoliers, ravis de l’équipage en miniature, avouèrent que depuis le carrosse de Cendrillon, dont ils avaient beaucoup entendu parler, nul n’avait dû l’emporter sur celui-ci. Ils en entretinrent leurs familles, et la calèche verte devint ainsi l’objet de la curiosité d’une foule d’enfants et de mères. Le brillant du vernis lui donnait, au soleil, l’aspect d’une topaze roulante ; elle allait comme le vent ; jugez du bonheur qu’elle procurait même à ceux qui n’en avaient que la vue.
L’attelage inoffensif n’était point contristé par l’arrogance d’un cocher en livrée, donnant des coups de fouet aux pauvres ou aux hommes de peine, comme on le voit souvent dans les rues de Paris ; ce qui est une grande inhumanité. Un odieux clic-clac n’annonçait jamais sa présence ; cette charmante voiture n’était entourée d’aucun danger brutal ; elle n’avait pour guide qu’une jeune et forte fille de huit à neuf ans, surveillée par un honnête serviteur qu’elle appelait Zolg, à la mine allemande et consciencieuse. Cet homme semblait choisir des yeux les pierres les plus larges et le terrain le plus uni, afin d’éviter un choc à l’enfant pâle et blond qui se balançait dans la calèche comme au bras de sa nourrice. On ne pouvait douter qu’il ne fût un très-heureux enfant, bien qu’il ne le dit pas encore intelligiblement, car il avait quatre ans au plus, et sa mère, qui pouvait l’envoyer se réjouir dans l’air pur, avec une sœur robuste et un guide attentif, était donc elle-même une très-heureuse-mère. C’est ce que pensaient toutes celles qui, leurs enfants par la main, regardaient filer le merveilleux carrosse sous les grands arbres de l’immense promenade.
Le teint délicat du jeune maître à la calèche dénotait bien un peu de retard dans le développement de ses forces physiques. S’il parcourait chaque jour en tous sens les Champs-Élysées, où demeurait sa mère, c’était encore, il faut le dire, grâce à l’agilité des chèvres, dont la plus barbue, qu’on appelait Nanine, l’avait abreuvé de son lait. Mais, il avait l’air si joyeux en criant : houp ! houp ! quand il frappait des mains en signe de contentement, qu’on ne lui souhaitait rien que d’être ce qu’il était. Ses éclats de rire avaient plus de puissance que des coups de cravache pour animer la vitesse gaillarde de ses quatre chevaux nains, pendant que sa sœur Rosa le suivait avec la légèreté d’un cerf-volant.
Le mois de juin, beau mois qui donne les cerises, venait de s’écouler en courses salutaires pour la santé du petit Michel. Il ne bégayait plus ; il lançait distinctement dans l’air le nom de Rosa, sa sœur, celui de Zolg, son gardien allemand, et celui plus perçant de : mère ! Quand il le répétait, les bras tendus, dans l’impatience de retourner vers elle, tandis que les jambes très-minces de Zolg le disputaient d’empressement avec celles des chèvres, le berceau mobile du petit Michel était presque toujours entouré d’une trentaine de jeunes amateurs devenus sa garde à pied. Essoufflés et criant comme des paons à côté des chèvres éperdues, ils manquaient rarement l’heure du rendez-vous, et leur escorte plaisait à Michel, qui les cherchait des yeux sitôt qu’il sortait de la maison de sa mère. Alors, c’était pendant une heure des hourras charmants, ébranlant les feuillages, faisant voleter d’arbre en arbre des centaines d’oiseaux étonnés, qui n’avaient pas réellement peur ; car ces oiseaux familiers semblaient comprendre que ce n’étaient point là de vrais chasseurs, et ils n’allaient pas loin ; au contraire, ils tournaient curieusement leur tête vive au bord des branches vertes, pour s’enquérir des causes d’un tapage si éclatant.
À travers les derniers rayons du soleil couchant, qui pénétraient comme des lames d’or dans les grands arbres, on voyait chaque jour les nombreux coureurs de Michel disparaître et retourner vers Paris. Les promeneurs entendaient longtemps leurs saluts lointains au petit favori de la fortune, qui, de son côté, leur envoyait des baisers plein ses mains. Longtemps les échos répétaient de toutes parts ces voix grêles et gaies se répondant :
« Adieu ! Adieu ! »
Hélas, oui, adieu, car un lendemain de tous ces beaux jours-là fut triste. Il fit penser à beaucoup que ceux qui possèdent les plus brillantes superfluités de la vie n’en sont pas les plus heureux ; qu’il ne faut pas envier les douceurs périssables, et qu’enfin chacun a ses douleurs.
L’obligation survint à la mère de Michel de s’absenter deux jours ; des affaires l’y forçaient pareillement chaque année. Cette fois, comme toujours, madame de Senne surmontait avec effort le malaise que toute mère éprouve à s’éloigner de sa famille, et son cœur battait lourdement. Quand elle eut donné à chacun ses instructions pour la tenue du ménage durant son absence, elle prit à part Rosa :
— Écoute, lui-dit-elle, j’ai bien de la peine et du regret à quitter Michel et toi ; mais il le faut pour vous deux, mes chères âmes, dont je suis, par la volonté du ciel, le père et la mère tout ensemble. Console-moi, ne quitte pas ton frère, même des yeux, en mon absence, à moins qu’il ne soit avec Zolg ; ne le promène que dans la compagnie de ce brave serviteur. Tu sais que Marguerite ne peut jamais descendre : ainsi, restez avec elle, et souviens-toi que je te laisse responsable de ce que j’ai de plus cher au monde, Michel et toi !
Rosa baisa cent fois sa mère, après l’avoir écoutée, les yeux ardents et remplis d’une intelligence que sa mère jugeait au-dessus de son âge. Elle hasarda pourtant un « mais, maman ! » que madame de Senne interrompit pour lui dire avec une douce fermeté :
— Tu m’as promis d’oublier ce terrible mais qui revient trop souvent dans tes réponses. Il n’est pas admis chez les enfants ; ma fille, souviens-toi que mes ordres ne sont jamais que des preuves d’amour.
— Eh bien ! tu verras, répliqua Rosa, en serrant la main de sa mère avec une grâce irrésistible.
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