— Alors racontez ! Racontez !
— Ah, s'il pouvait venir de lui-même ! Mais ils sont importants et ne viennent que quand cela leur plaît !... Attends ! s'écria soudain le vieillard. Le voilà ! Regarde, dans la théière !
L'enfant regarda. Le couvercle de la théière commença à se soulever de plus en plus haut, et soudain apparurent, dépassant de dessous, de fraîches petites fleurs blanches de sureau ; puis poussèrent de longues branches vertes. Elles s'étendaient de tous côtés, sortant même du bec de la théière, et bientôt, devant l'enfant, se dressa un buisson entier ; les branches s'allongeaient jusqu'au lit, écartant les rideaux. Comme le sureau fleurissait magnifiquement et embaumait ! Et parmi ce feuillage apparaissait le visage bienveillant d'une vieille femme vêtue d'une robe étrange, verte comme les feuilles de sureau et toute parsemée de petites fleurs blanches. On ne distinguait pas immédiatement si c'était une robe ou simplement du feuillage et des fleurs vivantes de sureau.
— Qui est cette vieille femme ? demanda l'enfant.
— Les anciens Romains et Grecs l'appelaient Dryade ! dit le vieillard. Mais pour nous, ce nom est trop savant, et dans le Nouveau Faubourg, on lui a donné un surnom meilleur : Mère Sureau. Regarde-la donc attentivement et écoute ce que je vais raconter...
Exactement un aussi grand buisson couvert de fleurs poussait dans un coin de la cour du Nouveau Faubourg. Sous ce buisson, durant l'après-midi, deux vieillards se réchauffaient au soleil : un ancien marin très âgé et sa femme, elle aussi très âgée. Ils avaient des petits-enfants et des arrière-petits-enfants, et ils devaient bientôt fêter leurs noces d'or, mais ils ne se souvenaient plus exactement du jour ni de la date. Du feuillage, Mère Sureau les observait, aussi charmante et accueillante que celle-ci, et disait : « Moi, je sais bien le jour de vos noces d'or ! » Mais les vieillards étaient absorbés par leur conversation, évoquant le passé, et ne l'entendaient pas.
— Te souviens-tu, dit l'ancien marin, comment nous courions et jouions ensemble étant enfants ? Ici même, dans cette cour, nous avions planté un petit jardin. Te rappelles-tu, nous enfoncions dans la terre des baguettes et des branchettes ?
— Bien sûr ! reprit la vieille femme. Je me souviens, je me souviens ! Nous ne négligions pas d'arroser ces branchettes ; l'une d'elles était de sureau, elle prit racine, poussa des rejetons, et voilà comment elle a grandi ! Nous, les vieillards, pouvons maintenant nous asseoir à son ombre !
— C'est vrai ! poursuivit le mari. Et là-bas, dans ce coin, se trouvait une cuve remplie d'eau. C'est là que nous lancions mon petit bateau, que j'avais moi-même taillé dans le bois. Comme il naviguait ! Et bientôt, il me fallut entreprendre une véritable navigation !...
— Oui, mais avant cela, nous allions encore à l'école et avions appris certaines choses ! interrompit la vieille femme. Puis nous avons grandi, et te souviens-tu, un jour nous sommes allés visiter la Tour Ronde, nous sommes montés tout en haut et avons admiré de là la ville et la mer ? Ensuite, nous sommes allés à Frederiksberg et avons vu le roi et la reine se promener dans un magnifique bateau sur les canaux.
— Seulement, moi, il m'a fallu naviguer autrement, pendant de longues années, loin de ma patrie !
— Que de larmes j'ai versées pour toi ! Je croyais déjà que tu avais péri et que tu gisais au fond de la mer ! Combien de fois me suis-je levée la nuit pour voir si la girouette tournait. La girouette tournait, mais toi, tu n'arrivais toujours pas ! Je me souviens comme si c'était aujourd'hui : un jour, en plein déluge, l'éboueur arriva dans notre cour. J'y travaillais alors comme domestique ; je sortis avec la boîte à ordures et m'arrêtai sur le seuil. Le temps était affreux ! Et voilà qu'arrive le facteur qui me remet une lettre de ta part. Quelle longue route cette lettre avait dû parcourir dans le monde ! Je la saisis et me mis aussitôt à lire ! Je riais et pleurais en même temps... J'étais si heureuse ! La lettre disait que tu étais désormais dans des contrées chaudes où pousse le café ! Quel pays béni cela devait être ! Tu racontais encore beaucoup d'autres choses, et je voyais tout cela comme si j'y étais. La pluie tombait à torrents, et moi, je restais debout sur le seuil avec ma boîte à ordures. Soudain, quelqu'un m'enlaça par la taille...