Conte littéraire

La princesse spirituelle

L'histoire de la princesse Finette illustre comment la prudence, l'intelligence et la vertu triomphent de la ruse malveillante et des conséquences désastreuses de la paresse et de l'indiscrétion.

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La princesse spirituelle

Vous composez vous-même de belles nouvelles ; votre style est si fluide et si pur, vos vers ont tant d'agrément et de naturel, que cela a éveillé en moi un vif désir de vous écrire une petite histoire, bien que j'ignore si elle méritera votre approbation. Je prendrai l'allure d'un noble citoyen. — Je ne veux raconter ni en vers ni en prose, — je n'exhumerai point de mots ampoulés ; en un mot, je veux écrire une nouvelle sans aucun ornement et ne chercher qu'une seule leçon de morale.

Ma nouvelle offre assez d'exemples à cet effet, c'est pourquoi j'espère qu'elle vous sera agréable. Elle repose sur deux proverbes au lieu d'un ; telle est la coutume aujourd'hui, et je m'adapte avec plaisir aux mœurs du siècle présent. Vous verrez que nos ancêtres ont voulu exprimer par ce proverbe : l'oisiveté est la mère des vices ; sans doute vous plaira également l'autre forme de leur démonstration, qui commande d'être toujours prudent, ou, pour parler leur langage : que la méfiance est la mère de la sûreté.

Au temps des croisades, un roi de quelque État européen prit la résolution de se rendre en Palestine et de combattre les infidèles ; mais avant d'entreprendre ce long voyage, il arrangea si bien les affaires de son royaume et confia le gouvernement à un ministre si habile, que de ce côté il était parfaitement tranquille. Toutefois, les affaires de famille le tourmentaient extrêmement ; la reine, son épouse, était décédée quelque temps auparavant, laissant après elle trois filles, toutes déjà nubiles. Ma chronique ne mentionne point leurs noms ; je sais seulement qu'en ces heureuses époques, le peuple donnait simplement des appellations aux personnes de qualité, en considération de leurs bonnes ou mauvaises qualités, raison pour laquelle on nomma l'aînée Nonchalante ou l'Insouciante, la seconde Babillarde ou la Bavette, et la troisième Finette ou la Spirituelle ; ces noms correspondaient parfaitement aux mœurs et aux caractères des trois sœurs.

Rarement peut-on trouver une jeune fille aussi insouciante que l'était Nonchalante. Chaque jour, elle ne se réveillait pas avant une heure de l'après-midi ; on la conduisait à l'église dans sa robe de chambre de nuit, la tête non coiffée, la robe non agrafée, la ceinture arrachée, et très souvent elle chaussait des pantoufles différentes ; au cours de la journée, elle remettait un peu d'ordre dans ce désarroi, mais ne quittait jamais ses pantoufles, disant que les souliers lui serraient horriblement les pieds. Après avoir dîné, elle s'asseyait à sa toilette et y restait jusqu'au soir ; le reste du temps, elle le passait au jeu, puis s'asseyait pour souper. En allant se coucher, il lui fallait autant de temps pour se déshabiller que pour s'habiller, et de ce fait, elle ne s'endormait toujours qu'à l'aube.

Babillarde menait un genre de vie tout opposé. Cette princesse était vive, adroite et consacrait peu de temps à sa parure ; mais elle avait une telle envie de parler que, depuis le matin jusqu'au cœur de la nuit, sa bouche ne se fermait point. Elle savait tout ce qui se passait à la cour : les liaisons tendres, les galanteries, non seulement des grands personnages servant auprès de la cour, mais même des laquais, des cuisiniers, des chauffeurs et de tous les gens de peine. Elle savait exactement combien on avait donné de présents à la femme de chambre de telle comtesse et combien le majordome de tel marquis avait volé. Toutes ces nouvelles lui étaient racontées par sa nourrice et sa couturière, qu'elle écoutait avec bien plus de plaisir que le discours de quelque ambassadeur. De si belles histoires, elle les racontait sans relâche à tous, commençant par le roi, son père, jusqu'au dernier laquais, et ainsi, elle était contrainte de répéter chacune cent fois par jour.

Ce babillage produisit de très fâcheuses conséquences, malgré le haut rang de la princesse ; cette familiarité amicale donna à certains gentilshommes de la cour l'audace de lui prodiguer des déclarations d'amour. Babillarde écoutait volontiers leurs expressions passionnées, précisément afin d'avoir le plaisir de répondre ; à n'importe quel prix, il lui fallait absolument, du matin au soir, écouter ou parler ; chez Babillarde, tout comme chez Nonchalante, il n'y eut jamais l'habitude ni de penser, ni de raisonner, ni de lire, et encore moins de s'occuper d'ouvrages féminins ; en un mot, ces deux sœurs, menant toujours une vie oisive et ayant atteint presque l'âge de perfection, ne possédaient aucune connaissance.

Leur cadette, Finette, était d'un caractère tout différent : elle mettait tous ses soins à former son esprit, à chanter, à jouer de nombreux instruments ; avec une adresse merveilleuse, elle réussit dans tous les travaux d'aiguille convenables au sexe féminin ; elle établit l'ordre au palais et ne permit point aux courtisans de voler son père, car en ce temps-là, cela était d'usage.

Mais ses talents ne se bornaient point à cela : elle était extrêmement judicieuse et possédait une présence d'esprit si admirable, qu'elle trouvait aussitôt les moyens de sortir de l'affaire la plus difficile. Cette jeune princesse, grâce à sa grande pénétration, découvrit le piège dangereux que l'ambassadeur d'un souverain voisin avait tendu au roi son père, dans un traité qu'il était sur le point de signer. Dans l'intention de punir la perfidie de l'ambassadeur et de son maître, le roi, sur le conseil de sa fille, changea un article du traité et trompa ainsi à son tour le trompeur lui-même. Finette découvrit encore la conduite astucieuse d'un ministre qui voulait abuser le roi ; en donnant un avis sage à son parent, la princesse fit en sorte que la déloyauté de cet homme retombât sur lui-même ; elle montra encore dans bien d'autres cas sa pénétration et la finesse de son esprit, ce qui valut au peuple de la surnommer Finette. Le roi, l'aimant plus que ses sœurs aînées, avait tellement confiance en sa prudence, que s'il n'eût eu d'autres filles, il serait sans aucun doute parti pour le voyage qui s'annonçait ; mais malheureusement, il était aussi peu assuré de la conduite de ses filles aînées qu'il se fiait à Finette. Ainsi, désirant se préserver du chagrin concernant la conduite de ses filles, il prit les mesures suivantes.

Charmante comtesse ! Vous avez sans doute entendu maintes et maintes fois parler du pouvoir merveilleux des fées. Le roi était dans la plus grande amitié avec l'une de ces femmes habiles. S'étant rendu chez elle, il lui expliqua combien le sort de ses deux filles aînées le préoccupait vivement. Ce n'est point, dit le roi, qu'elles puissent jamais faire quelque chose de contraire à leur devoir, mais elles sont si sottes, si imprudentes et si insouciantes, que je crains que, durant mon absence, par amusement ou par oisiveté, elles ne s'avisent de s'adonner à quelque inconvenance ; quant à Finette, bien que je sois assuré de sa vertu, afin de ne donner avantage à aucune de mes filles, j'ai l'intention d'agir envers elle comme envers ses sœurs aînées : c'est pourquoi je te prie, ma bonne amie, de faire pour elles trois quenouilles de verre, qui auraient cette propriété, que si l'une de mes filles commet quelque acte contraire à la bienséance, la quenouille qui lui appartient se briserait en menus morceaux.

Comme cette fée était parmi les plus habiles, elle exécuta immédiatement le désir du roi et fabriqua trois quenouilles enchantées, ornées de la manière la plus exquisite ; mais Sa Majesté n'était pas satisfaite de cette précaution. Ayant conduit les princesses dans une haute tour, construite en un lieu éloigné de la capitale et isolé, il leur dit : je vous ordonne de demeurer dans cette tour jusqu'au jour de mon retour, et je vous défends expressément de recevoir qui que ce soit. Ayant renvoyé tous leurs serviteurs et servantes, il donna à chacune d'elles une quenouille magique, en expliquant sa propriété ; puis, ayant pris congé des princesses, il ferma les portes de la tour, et, emportant les clés, se mit en route.

Peut-être pensera-t-on que les princesses, enfermées sans domestiques, couraient le risque de mourir de faim ? Point du tout. À l'une des fenêtres de la tour, on avait заранее fixé une poulie avec une corde, à laquelle les princesses attachaient chaque jour une corbeille qu'elles descendaient ; dans cette corbeille, on déposait divers mets et breuvages à leur intention, et lorsqu'elles la remontaient, elles détachaient aussitôt la corde.

Nonchalante et Babillarde tombèrent dans le désespoir face à cette vie solitaire ; elles s'ennuyaient à un tel point qu'il est impossible de l'exprimer ; mais que faire ? Il faut bien endurer, d'autant plus que ces maudites quenouilles magiques les effrayaient tellement, que les princesses craignaient sans cesse que, non seulement à cause de quelque acte inconvenant, mais même à cause d'une mauvaise pensée, elles ne se brisassent.

Quant à Finette, elle ne s'ennuyait nullement. La couture, la musique, la lecture lui procuraient continuellement de nouveaux plaisirs, et de surcroît

Ainsi, sur l'ordre du ministre, gouverneur de l'État, on déposait chaque jour dans une corbeille des lettres contenant tant les événements intérieurs du royaume que les nouvelles étrangères ; le roi l'avait permis avant son départ, et le ministre, désirant gagner la bienveillance des princesses, exécutait avec la plus grande exactitude son commandement. Finette, pour ainsi dire, dévorait avidement ces nouvelles ; quant à ses sœurs laborieuses, elles jugeaient indigne de s'occuper de lecture de tels chiffons, disant qu'il était ennuyeux de se charger de telles bagatelles et que le ministre aurait beaucoup mieux fait de leur envoyer des cartes pour se divertir.

Ainsi, menant une vie triste, elles murmuraient contre le destin, et je pense qu'elles répétèrent plus d'une fois le proverbe : « Ne nais pas riche, nais heureux » ; elles restaient sans cesse assises sous les fenêtres afin de voir, du moins, ce qui se passait dans la campagne. Un jour, tandis que Finette était occupée dans sa chambre à quelque ouvrage, ses sœurs, assises près de la fenêtre, aperçurent en bas, au pied de la tour, une pauvre femme vêtue de haillons qui, d'une voix lamentable, implorait leur secours ; joignant les mains et les larmes aux yeux, elle demandait la permission d'entrer dans la tour, expliquant qu'elle était une étrangère malheureuse, connaissait plusieurs métiers et les servirait avec la plus grande diligence. D'abord les princesses se souvinrent de l'ordre de leur père de n'introduire personne dans la tour, mais la princesse Nonchalante s'était tellement lassée de se servir elle-même, et la langue de Babillarde souffrait tant de n'avoir personne d'autre à qui parler que ses sœurs, qu'elles résolurent sans hésiter d'accueillir cette pauvre femme : Nonchalante, parce qu'il y aurait quelqu'un pour l'habiller, et Babillarde, dans l'espoir d'avoir une personne de plus avec qui elle pourrait bavarder sans cesse.

« Penses-tu vraiment, dit Babillarde à sa sœur, que l'ordre du roi, notre père, s'étende aussi à cette malheureuse femme ? Je pense que nous pouvons l'accueillir sans aucun danger pour nous. — Fais ce que tu veux, ma sœur », répondit Nonchalante. Babillarde, n'attendant que son consentement, descendit aussitôt la corbeille. La pauvre femme s'y assit, et les princesses, à l'aide d'une poulie, la hissèrent légèrement.

Dès que cette femme fut sortie de la corbeille, l'effroyable saleté de ses vêtements inspira aux princesses un violent dégoût ; elles voulurent lui donner d'autres habits, mais la mendiante dit qu'elle les changerait le lendemain et qu'elle commencerait dès maintenant son service. Dès qu'elle eut cessé de parler, Finette sortit de sa chambre et vit avec étonnement une femme inconnue conversant avec ses sœurs. Elles lui racontèrent comment elles avaient fait entrer cette femme, et Finette, voyant que la chose était faite, dissimula son mécontentement. Ensuite, la nouvelle servante parcourut toutes les chambres sous prétexte de rendre service, mais en réalité pour en reconnaître la disposition. Je pense que le lecteur devine déjà que cette pauvre femme cachait quelque chose d'extraordinaire.

Mais afin de ne plus vous laisser dans l'incertitude, je dirai en un mot que cette créature couverte de haillons n'était autre que le fils d'un puissant monarque, voisin du roi, père des princesses. Ce jeune prince, étant l'homme le plus rusé de son temps, gouvernait entièrement son père ; d'ailleurs, il n'avait même pas besoin d'user de ruse, car le roi, son père, était d'un caractère si doux et si paisible qu'on l'appelait Moult-Doux ; quant au prince, à cause de sa ruse et de sa perfidie, tous l'appelaient Riche-Malice ou « riche en fourberie » ; il avait encore un frère cadet, aussi bon et honnête que Riche-Malice était rusé et méchant. Malgré cette différence de caractères, ils s'aimaient tant et vivaient dans une telle harmonie que tout le monde en était extrêmement surpris. Outre les qualités supérieures de son âme, le jeune prince possédait une beauté parfaite ; la grâce de son visage et la noblesse de sa taille lui valurent de tous le nom de Bel-Avoir ou « le Beau ». Il faut encore dire que les pièges tendus au père de Finette par l'ambassadeur du roi voisin, comme je l'ai mentionné précédemment, pièges qu'elle avait si habilement retournés contre lui, n'étaient autres que les complots de Riche-Malice. Voyant l'échec de ses desseins, il prit en haine les parents des princesses, et éprouva envers elles-mêmes une haine encore plus grande ; apprenant ensuite les mesures prises concernant leurs filles, il forma l'infâme projet de réduire à néant la prudence de ce père soupçonneux. Trouvant un prétexte pour voyager, Riche-Malice obtint la permission du roi, son père, et utilisa les moyens déjà connus de nous pour pénétrer dans la tour.

Ayant examiné la disposition de la tour, Riche-Malice remarqua que les princesses pourraient facilement appeler à l'aide des passants ; c'est pourquoi il jugea bon de rester jusqu'au soir dans ses vêtements de mendiant, car durant la journée, si elles découvraient sa ruse, elles pourraient appeler des gens et le punir de son audace. C'est pour cette raison qu'il refusa de changer de vêtements. Le soir, lorsque les sœurs se mirent à table pour souper, Riche-Malice rejeta les haillons qui le couvraient et apparut dans un riche costume de chevalier, orné de diverses pierres précieuses. Les pauvres princesses, voyant cela, furent saisies d'une telle stupeur qu'elles bondirent aussitôt de table et prirent la fuite ; Finette et Babillarde, étant plus agiles, atteignirent immédiatement leurs chambres, tandis que Nonchalante, qui pouvait à peine avancer, fut aussitôt rattrapée par le prince.

Se jetant à ses pieds et révélant son rang, Riche-Malice dit que la renommée de sa beauté et le portrait de la princesse qu'il avait vu l'avaient contraint à quitter la cour de son père et à la rencontrer afin de lui déclarer son amour passionné. Nonchalante fut d'abord si effrayée qu'elle ne put répondre un seul mot au prince, qui restait toujours à genoux, murmurant des paroles tendres et prononçant environ un millier de serments de fidélité éternelle ; il conjura avec ardeur qu'à partir de cet instant même elle le considérât comme son époux. La princesse, étant par nature douce et confiante, sans y réfléchir suffisamment, dit à Riche-Malice qu'elle croyait à ses serments et acceptait sa proposition. Le mariage fut conclu aussitôt, sans grandes cérémonies, et la quenouille enchantée vola en éclats.

Cependant, Babillarde et Finette étaient plongées dans une terrible inquiétude. Chacune ayant couru dans sa chambre, elles s'y enfermèrent. Leurs chambres étaient assez éloignées l'une de l'autre, et ainsi, aucune d'elles, ignorant complètement le sort des autres, ne ferma l'œil de toute la nuit. Le lendemain, le prince perfide conduisit Nonchalante dans une salle basse située à l'extrémité du jardin. Là, la princesse dit à Riche-Malice qu'elle était extrêmement inquiète du sort de ses sœurs, bien qu'intérieurement elle craignît de se montrer à elles, redoutant leurs reproches pour avoir contracté ce mariage. Le prince répondit qu'elle n'avait aucune raison de s'inquiéter et l'assura que ses sœurs approuveraient ce mariage. Après avoir encore parlé quelques minutes, il sortit, enferma Nonchalante sans qu'elle s'en aperçût, et partit chercher les chambres des autres sœurs. Pendant quelque temps, il erra sans succès dans son entreprise et ne put découvrir dans quelles chambres elles s'étaient enfermées ; mais comme la peur n'avait nullement éteint chez Babillarde le désir de parler, elle, assise dans sa chambre, conversait avec elle-même. Le prince, entendant une voix, s'approcha de la porte et la vit à travers le trou de la serrure ; Riche-Malice frappa à la porte et commença à lui chanter exactement les mêmes choses qu'il avait dites à sa sœur : que c'était précisément pour lui offrir sa main et son cœur qu'il avait pris l'audace d'entrer dans la tour ; il éleva jusqu'aux cieux sa beauté et son esprit. Babillarde, étant parfaitement convaincue de posséder toutes les qualités que le prince décrivait, se mit à babiller et parla sans discontinuer pendant une bonne demi-heure, bien qu'elle n'eût presque rien mangé depuis près d'un jour entier, car il n'y avait pas un morceau de pain dans sa chambre. Étant extrêmement paresseuse, elle ne pensait à rien autant qu'au bavardage, et si elle éprouvait quelque besoin, elle le demandait à Finette. Cette aimable princesse était aussi laborieuse et prévoyante que ses sœurs étaient paresseuses et insouciantes ; sa chambre regorgeait en tout temps de mets, de pâtés et de confitures de diverses sortes, qu'elle préparait elle-même ; Babillarde, comme je l'ai déjà mentionné, n'ayant pas un morceau de pain dans sa chambre et ressentant une faim violente, tout en entendant les plus tendres assurances du prince, ouvrit la porte au séducteur, qui joua devant elle, aussi habilement qu'auparavant, le rôle appris d'avance.

Ensuite, tous deux sortirent de la chambre et se rendirent au garde-manger, où se trouvaient toujours prêts des provisions comestibles, car la nourriture apportée dans la corbeille était abondante pour elles.

Babillarde commença d'abord par s'inquiéter pour ses sœurs, mais il lui vint soudain à l'esprit, je ne sais pourquoi, qu'elles s'étaient probablement enfermées toutes deux dans la chambre de Finette, où rien ne manquait ; Rich-Cotel employa toute sa force pour l'affermir dans cette opinion, disant qu'il irait le soir chez les princesses ; mais Babillarde répétait sans cesse qu'il fallait y aller aussitôt après le repas.

Ensuite Rich-Cotel et la princesse s'assirent et mangèrent ; au terme du repas, le prince pria Babillarde de lui montrer les plus beaux combats de la tour ; il lui offrit son bras et la princesse le conduisit dans le salon ; une fois arrivés là, il recommença à lui déclarer son amour, démontrant avec éloquence qu'elle retirerait de grands avantages d'un tel mariage ; il lui dit encore, tout comme à Nonchalante, qu'elle devait devenir son épouse avant de revoir ses sœurs, affirmant pour raison qu'elles pourraient l'en empêcher. Et puisque je suis, poursuivit le prince, le fils du plus puissant des souverains, votre sœur aînée dira qu'il convient davantage qu'elle se marie avant vous, et certainement elle ne consentira point à notre union, que je désire si ardemment. Babillarde, séduite par les flatteries du rusé Rich-Cotel, résolut de devenir son épouse, sans bien réfléchir ni à l'imprudence de sa conduite, ni au fuseau enchanté, qui à l'instant même se brisa en menus morceaux.

Babillarde revint déjà le soir avec le prince dans sa chambre, et le premier objet qui frappa ses yeux fut le fuseau écroulé ; elle tomba dans une telle stupeur que le prince fut contraint à plusieurs reprises de lui demander la cause d'un tel étonnement ; s'étant un peu remise de son effroi, elle raconta sur-le-champ à Rich-Cotel la nature du fuseau enchanté, et le prince perfide éprouva un plaisir malicieux en apprenant que le père des princesses serait pleinement convaincu de la mauvaise conduite de ses filles.

À l'instant même, Babillarde ressentit le désir de chercher ses sœurs ; elle craignait maintenant, non sans raison, qu'elles n'approuvassent point sa démarche ; mais le prince s'offrit lui-même à aller vers elles, assurant qu'il emploierait tous les moyens pour obtenir leur consentement au mariage.

Cette assurance calma quelque peu Babillarde, et comme elle n'avait pas dormi depuis vingt-quatre heures, elle s'endormit bientôt ; Rich-Cotel, ayant l'intention de traiter cette princesse de la même façon que Nonchalante, sortit doucement de la chambre et ferma la porte.

N'est-il pas vrai, chère comtesse, que ce Rich-Cotel était un grand scélérat, et les princesses de faibles et imprudentes demoiselles. Je suis si courroucé contre elles que, si cela dépendait de moi, je les punirais sévèrement ; je sais que vous aussi vous êtes en colère, mais soyez tranquille ; personne ne restera impuni.

Le triomphe était réservé à la sage et résolue Finette.

Lorsque le traître Rich-Cotel eut enfermé Babillarde, il parcourut toutes les chambres et, voyant qu'elles étaient toutes ouvertes, conclut que celle qui était fermée de l'intérieur cachait Finette ; c'est pourquoi, ayant préparé un discours habilement tissé, il frappa à la porte et commença à lui tenir le même langage qu'à ses sœurs : mais cette princesse, plus prudente qu'elles, écouta longtemps sans rien répondre. Enfin, voyant que Rich-Cotel savait sûrement qu'elle s'était enfermée dans cette chambre, Finette prit la parole : si véritablement il est vrai que vous m'aimez passionnément, comme vous le dites, je vous prie humblement de sortir dans le jardin, où je pourrai vous parler depuis la fenêtre. Rich-Cotel n'accepta point cette proposition ; et comme la princesse ne voulait pas non plus ouvrir la porte, il entra dans une telle colère qu'il traîna une grosse bûche et, l'ayant utilisée pour enfoncer la porte, pénétra dans la chambre. Il trouva Finette armée d'un gros marteau, lequel par hasard était resté dans la garde-robe de la princesse, auprès de sa chambre ; d'une grande confusion, les joues de la princesse se couvrirent de rougeur, et bien que ses yeux exprimassent la plus vive colère, elle parut à Rich-Cotel mille fois plus belle. Il voulut se jeter à ses pieds, mais elle, reculant, dit avec fierté : « Si vous approchez de moi, je vous briserai la tête avec ce marteau. » — « Comment, adorable princesse ! » s'écria Rich-Cotel, dissimulant sous une voix caressante sa fureur : « Est-il possible qu'un amour véritable mérite une haine si terrible ? » — et puis il recommença à expliquer, toutefois en restant à distance, la violente passion que lui avait inspirée la renommée répandue partout de sa beauté et de son esprit extraordinaire ; il ajouta que c'était uniquement pour avoir l'honneur de lui offrir avec respect sa main et son cœur qu'il s'était déguisé, et qu'elle devait attribuer à la force de son amour l'audace avec laquelle il avait enfoncé la porte. En conclusion, il s'efforça de persuader Finette, tout comme ses sœurs, qu'il était de son intérêt autant que du sien de le reconnaître au plus tôt pour époux ; après quoi il demanda à la princesse où se trouvaient ses sœurs, affirmant qu'il n'en avait vu aucune. D'ailleurs, je n'avais nul besoin de les chercher, Votre Altesse, dit-il ; occupé uniquement de vous, je n'ai pu penser à rien d'autre. — L'esprit ingénieux de la princesse feignant d'être attendrie, elle dit : bien, prince, allez chercher mes sœurs et nous parlerons ensemble ; nous verrons s'il sera possible d'accepter votre proposition. — Ah non, répondit Rich-Cotel, je ne saurais aucunement m'y résoudre, étant d'avance certain que vos sœurettes ne consentiront jamais à notre mariage. Je sais que, par droit d'aînesse, elles s'y opposeront. Finette, quoique déjà auparavant méfiante envers le prince perfide, vit ses soupçons redoubler à ces derniers mots ; elle trembla pour le sort de ses sœurs et, ne doutant point de leur malheur, résolut de les venger, et par là même de se préserver d'un pareil désastre. Ainsi, dit-elle à Rich-Cotel, je consens à vous épouser ; mais comme il m'est connu que les mariages conclus le soir ne sont pas toujours heureux, je vous prie de remettre la cérémonie nuptiale au matin prochain ; je vous assure que je ne dirai mot de ceci à mes sœurettes ; je préparerai pour vous, dans une chambre particulière, un bon lit, et même je vous donne ma parole d'honneur de ne point sortir de ma chambre jusqu'au matin. Rich-Cotel, qui de nature était quelque peu poltron, voyant que Finette ne lâchait point le marteau de ses mains, le faisant tourner comme un éventail, Rich-Cotel, dis-je, consentit à exaucer le désir de la princesse et se retira pour lui laisser quelque temps de réflexion ; à peine fut-il sorti que Finette, à l'instant même, étendit un lit au-dessus de l'ouverture des lieux d'aisance, situés dans une chambre voisine, laquelle était aussi propre que les autres. Dans cette ouverture se déversaient toutes les immondices ; et comme elle était assez large, Finette, ayant posé dessus quelques menues baguettes en croix, plaça un édredon et des oreillers, recouvrit le tout d'un drap blanc, et se retira aussitôt dans sa chambre. Une minute plus tard arriva Rich-Cotel, et la princesse, tenant toujours le marteau en main, le conduisit dans cette chambre, puis retourna dans la sienne. Rich-Cotel, n'ayant pas dormi depuis vingt-quatre heures, se jeta tout vêtu sur le lit, mais à peine fut-il couché que les menues baguettes sous l'édredon se rompirent et qu'il s'enfonça dans l'ouverture ; incapable de se retenir, il tomba la tête la première et heurta avec une telle violence qu'il se brisa entièrement. La chute du prince s'accomplit avec un grand fracas ; de plus, cette chambre n'était pas loin de celle de Finette ; elle devina aussitôt que sa ruse avait obtenu le succès souhaité. Il est impossible de décrire le plaisir qu'elle ressentit en entendant comment il se débattait dans les immondices. Rich-Cotel méritait ce châtiment et la princesse avait raison de se réjouir. Après cela, son premier soin fut de retrouver ses sœurs ; il ne lui fut pas difficile de trouver Babillarde ; Rich-Cotel, l'ayant enfermée, avait laissé la clé dans la serrure ; et comme Finette entra précipitamment dans sa chambre, celle-ci s'éveilla aussitôt. En voyant sa sœur, Babillarde fut troublée ; Finette lui raconta comment elle s'était délivrée du trompeur venu avec l'intention de la déshonorer. Cette nouvelle frappa Babillarde comme un coup de tonnerre ; malgré son babillage, elle tut d'abord son mariage avec Rich-Cotel, et, cachant sa douleur au fond de son âme, elle alla avec Finette chercher Nonchalante ; elles parcoururent toutes les chambres et ne la trouvèrent nulle part ; enfin, Finette songea à regarder si elle ne se trouvait point dans la chambre du jardin. Elles l'y trouvèrent effectivement, à demi morte de faiblesse et de désespoir, car Nonchalante n'avait rien mangé de toute la journée. Les princesses, ayant fourni tout le nécessaire, commencèrent à raconter en détail ce qui était arrivé à chacune d'elles. Cet échange mutuel les plongea toutes dans une profonde affliction. Après avoir pleuré leur infortune, elles partirent

se reposer.

Tournons-nous maintenant vers Rich-Cotel, qui passa cette nuit-là ainsi que le jour suivant de manière très désagréable. Il était tombé dans une fosse où jamais la lumière du jour ne pénétrait, et c'est pourquoi il ne pouvait encore en voir toute l'ignominie. Cependant, Rich-Cotel y trouva une issue menant à un canal par lequel les immondices s'écoulaient vers une rivière située à une distance assez considérable de la tour ; apercevant des pêcheurs dans leurs barques, il se mit à crier, implorant leur aide ; ceux-ci, le voyant dans une situation si lamentable, le retirèrent.

Il ordonna qu'on le conduisît au palais du roi, son père, afin d'y faire soigner ses blessures. Le malheur qui lui était arrivé fit naître en lui une haine si violente contre Finette qu'il songeait moins à sa guérison qu'à la vengeance.

Cependant, notre ingénieuse princesse menait une existence extrêmement triste. L'honneur lui était mille fois plus cher que la vie, et la conduite honteuse de ses sœurs la jetait même dans le désespoir ; de plus, la faiblesse de santé de Nonchalante et de Babillarde, conséquence de leur mariage, affligea encore davantage Finette. Rich-Cotel, qui avait toujours été le plus grand des trompeurs, fit appel à toute son intelligence pour assouvir sa vengeance. Ni la chute en un lieu infâme, ni les blessures à la tête et sur tout le corps, rien ne lui fut aussi douloureux que le fait qu'une femme l'eût surpassé en ruse ; sachant que le double mariage aurait pour conséquence les caprices des princesses, il fit placer sous les fenêtres de leur tour des arbres chargés des plus beaux fruits, contenus dans de grands pots. Nonchalante et Babillarde, s'asseyant souvent près de la fenêtre, aperçurent bientôt ces fruits ; elles éprouvèrent un désir si violent d'en manger qu'elles supplièrent instamment Finette de descendre dans une corbeille pour en cueillir, car aucune d'elles, étant malade, ne pouvait le faire. La bonté de l'aimable princesse allait à tel point qu'elle consentit volontiers à accomplir le désir de ses sœurs. Étant descendue dans la corbeille, elle cueillit des fruits, les rapporta, et les princesses les mangèrent avec le plus grand plaisir.

Le lendemain apparurent des fruits d'une autre sorte ; nouvelle demande des princesses ; nouvelle condescendance de Finette. Mais à peine fut-elle descendue que des serviteurs de Rich-Cotel, cachés et qui n'avaient pas réussi la première fois à capturer la princesse, la saisirent et la menèrent à Rich-Cotel sous les yeux de ses sœurs, lesquelles, dans leur attente, s'arrachaient les cheveux.

Les vils exécuteurs des ordres ignobles du prince perfide conduisirent Finette dans une maison de campagne où demeurait Rich-Cotel pour mieux recouvrer la santé. En voyant la princesse, il ne put dissimuler sa colère, lui adressa une multitude de paroles désagréables auxquelles elle répondit avec une noblesse et une grandeur d'âme telles qu'on pouvait les attendre d'une héroïne comme elle. Après avoir retenu Finette plusieurs jours prisonnière, Rich-Cotel ordonna qu'on la menât au sommet de la plus haute montagne, où il arriva lui-même quelques instants plus tard. Là, il déclara qu'elle devait mourir en punition de l'offense commise. Ensuite, le prince perfide montra à Finette un tonneau à l'intérieur duquel des rasoirs et des couteaux étaient fixés aux parois, tandis que des clous avaient été enfoncés tout autour ; il dit qu'en châtiment de sa moquerie, il l'enfermerait dans ce tonneau et le ferait rouler du haut de la montagne. Bien que Finette ne fût pas Romaine, elle ne redouta pas non plus le supplice préparé, tout comme jadis Régulus qui se trouva dans des circonstances tout aussi critiques. La jeune princesse conserva toute sa fermeté d'âme et ne perdit point sa présence d'esprit. Rich-Cotel, au lieu d'admirer son héroïque intrépidité, entra dans une rage encore plus grande et brûlait de voir promptement sa mort. Dans cette intention, souhaitant examiner de ses propres yeux si les instruments mortels avaient été suffisamment disposés dans le tonneau, il se pencha vers l'ouverture ; Finette, voyant que son persécuteur était attentivement occupé à cet examen, sans perdre un instant, courut vers lui avec la rapidité de l'éclair, le poussa dans le tonneau et le lança du haut de la montagne, sans laisser au prince le temps de reprendre ses esprits. Après cela, elle prit la fuite, et les gardes du corps du prince, qui avaient regardé avec la plus grande compassion la cruauté avec laquelle le prince voulait traiter la charmante Finette, ne cherchèrent point à la retenir ; d'ailleurs, cet événement inattendu les plongea dans une telle terreur qu'ils ne pensèrent plus qu'à sauver Rich-Cotel, s'empressant d'arrêter la course précipitée du tonneau ; mais tous leurs efforts furent inutiles : il roula jusqu'au bas de la montagne, et l'on en retira le prince tout déchiqueté.

Ce malheureux accident plongea dans le désespoir le roi Multe le Doux et le prince Belavour ; quant aux sujets de son État, ils se réjouirent presque, car ils haïssaient Rich-Cotel et s'étonnaient même de la manière dont le prince cadet, doué de sentiments si nobles et si généreux, pouvait aimer son indigne frère ; mais tel était le caractère de Belavour qu'il était fortement attaché à ses demi-frères, et Rich-Cotel, de son côté, avait toujours su si habilement lui témoigner de l'amitié que le bon Belavour ne se serait jamais pardonné de ne pas lui répondre par la plus tendre affection. Le malheur arrivé à son frère toucha profondément le jeune prince, et il employa tous les moyens possibles pour hâter sa guérison : cependant, malgré tous les soins, rien ne put soulager les maux mortels de Rich-Cotel ; au contraire, ses blessures devenaient d'heure en heure plus dangereuses et lui faisaient endurer d'horribles souffrances.

Finette, heureusement échappée à un grand péril, atteignit sainement et sauve sa tour. Ses sœurs furent excessivement joyeuses de la revoir ; mais de nouveaux malheurs attendaient la princesse : Nonchalante et Babillarde mirent au monde deux fils, et cet événement plongea Finette dans une grande perplexité ; toutefois, elle ne perdit point sa fermeté. Le désir de cacher la honte de ses sœurs la décida à s'exposer encore une fois à un grand danger. Pour mieux réussir dans son dessein, Finette imagina un moyen que seule la prudence pouvait lui inspirer : elle se déguisa en homme, plaça les enfants de ses sœurs dans de petites boîtes dans lesquelles, pour leur permettre de respirer, elle avait pratiqué deux petites ouvertures juste au-dessus de leur bouche, puis monta à cheval et, emportant avec elle ces boîtes ainsi que plusieurs autres, partit pour la capitale du roi Multe le Doux.

Arrivée dans cette ville, Finette apprit que le prince, distribuant l'or à pleines mains pour les remèdes destinés à guérir les blessures de Rich-Cotel, avait attiré à la cour des charlatans de toute l'Europe : parmi eux se trouvait une foule de vagabonds qui, n'ayant ni mérite ni talents, se faisaient passer pour les hommes les plus savants, disant avoir acquis la connaissance de guérir toutes sortes de maladies.

Ces vagabonds, dont toute la science consistait uniquement en une effronterie trompeuse, trouvaient toujours une grande crédulité auprès du peuple. De tels gens ne vivent jamais dans leur patrie, et, racontant qu'ils viennent de loin, ils amènent le simple peuple à leur accorder davantage de confiance.

L'ingénieuse princesse, ayant appris tous ces détails en profondeur, se fit appeler Sanatio ; elle déclara que le chevalier Sanatio possédait des remèdes miraculeux pour guérir les blessures les plus dangereuses. Belavour, l'ayant appris, invita aussitôt chez lui le prétendu chevalier. Finette arrive, joue adroitement le rôle du médecin ; elle utilisa dans la conversation cinq ou six mots latins, et de plus, son air libre et noble confirmait ses connaissances. La belle apparence et les manières agréables de Belavour plurent beaucoup à la princesse. Ayant conversé quelque temps avec lui sur les moyens de secourir Rich-Cotel, elle dit qu'elle apporterait une fiole d'eau médicinale, et ajouta-t-elle, j'ai laissé deux petites boîtes contenant un onguent qui sera très utile pour les blessures du prince.

Le faux docteur sortit et ne reparut point, tandis qu'on attendait son retour avec une grande impatience. Enfin, on allait déjà envoyer quelqu'un à sa recherche, lorsque soudain on entendit dans la chambre de Rich-Cotel des pleurs qui semblaient provenir d'un tout petit enfant. Tous ceux qui étaient présents en furent extrêmement surpris, car il ne pouvait y avoir d'enfants dans la chambre, mais ils devinèrent bientôt que les pleurs provenaient des boîtes du médecin.

C'étaient les pleurs des enfants des sœurs de Finette. La princesse, en partant pour le palais, les avait nourris ; mais comme cela faisait déjà un certain temps, ils voulurent de nouveau manger. Ayant ouvert les boîtes, on trouva, à l'étonnement extrême de tous, deux petits enfants des plus charmants. Rich-Cotel devina aussitôt que c'était là un tour de Finette ; une telle moquerie le plongea dans une violente fureur, ce qui augmenta sa douleur à un tel point que chacun s'attendait d'heure en heure à sa mort.

Belleauvoir s'abandonna à une douleur excessive, tandis que Riche-Cotteau, demeuré perfide jusqu'à son dernier souffle, ne pensa, à l'instant suprême, qu'à la vengeance ; c'est pourquoi il résolut d'abuser de l'ardeur vertueuse du prince.

« Tu m'as toujours aimé, cher frère », lui dit-il, « je sens combien ma fin prochaine t'afflige ; mais les décrets du destin sont impénétrables : il faut que je meure. Si ma mémoire t'est chère, accomplit la dernière prière d'un frère mourant. » Belleauvoir, le voyant dans un état si terrible et craignant d'accroître ses souffrances, ne voulut rien lui refuser. Il jura solennellement d'exécuter son désir. Dès que Riche-Cotteau eut obtenu la promesse souhaitée, pressant son frère contre sa poitrine, il dit : « Maintenant je mourrai tranquille ; tu vengeras ma mort. Ma demande consiste en ceci, cher frère : après mon décès, sollicite pour toi la main de Finette ; je suis certain que tu obtiendras sans peine le consentement du roi, son père. Aussitôt qu'on vous aura conduits au lit nuptial, enfonce-lui à l'instant même un poignard dans le sein. » En entendant ces paroles, Belleauvoir frissonna d'horreur et regretta intérieurement l'imprudence de son serment ; mais comme il était désormais impossible de révoquer ce qui avait été dit, il ne prononça pas un mot devant son frère, lequel rendit l'esprit quelques instants plus tard. Le roi Mult le Doux fut sensiblement touché par sa mort ; quant aux sujets, loin de plaindre Riche-Cotteau, ils se réjouirent que son trépas eût transmis l'héritage du trône à Belleauvoir, que tous aimaient et honoraient.

Finette, étant heureusement retournée auprès de ses sœurs, apprit bientôt la mort de Riche-Cotteau ; peu de temps après, toutes les princesses furent informées de l'arrivée du roi, leur père. Dès son arrivée, le roi se rendit immédiatement à la tour où se trouvaient ses filles et, les ayant embrassées, ordonna qu'on apportât les fuseaux de cristal. Nonchalante prit le fuseau de Finette, le montra au roi, puis, après lui avoir fait une révérence respectueuse, le remit à sa place ; Babillarde fit de même, enfin Finette ; mais le roi, étant quelque peu soupçonneux, voulut voir les trois fuseaux ensemble ; comme seul celui de Finette était resté intact, le roi entra dans une telle colère contre ses filles aînées qu'il les envoya sur-le-champ chez la magicienne, son amie, laquelle avait inventé ces fuseaux, la priant de les garder auprès d'elle pour toute leur vie et de les punir sévèrement pour leur faute.

Désireuse d'exécuter exactement la demande du roi, la magicienne les conduisit dans une galerie de son château enchanté et leur ordonna d'y peindre les portraits de femmes célèbres, illustrées par leurs vertus et leur application. Par l'effet miraculeux du don magique, toutes les figures qu'elles représentèrent reçurent le mouvement et demeurèrent en action du matin au soir. De toutes parts on voyait des trophées et des inscriptions en l'honneur de ces grandes femmes. Un tel châtiment était très cruel pour les princesses, surtout lorsqu'elles comparaient leur triomphe passé à la situation méprisable où les avait plongées leur malheureuse imprudence. Ce qui les affligea le plus toutefois furent les paroles de la magicienne, qui dit avec une grande gravité : « Si vous vous étiez également bien conduites comme ces femmes dont vous voyez devant vous les images, vous ne seriez point tombées dans une erreur funeste ; l'oisiveté est mère des vices, source de tous vos malheurs ; et afin que vous ne vous exposiez plus à de semblables infortunes et que vous expiiez vos fautes passées, je vais vous donner une occupation. » En effet, la magicienne contraignit les princesses à entreprendre le travail le plus vil ; elle les envoyait dans ses jardins cueillir des pois et sarcler les herbes. Nonchalante, incapable de supporter un genre de vie si contraire à ses inclinations naturelles, mourut de chagrin et d'épuisement ; quant à Babillarde, qui trouva quelque temps après le moyen de s'échapper nuitamment du château de la magicienne, elle se brisa la tête contre un arbre dans l'obscurité et succomba à cette blessure entre les mains de paysans.

Finette, par bonté d'âme, plaignit sincèrement le sort de ses sœurs et, à son grand désespoir, apprit que le prince Belleauvoir avait demandé sa main au roi, lequel y avait consenti sans même en informer Finette, car en ce temps-là l'on accordait peu d'attention aux inclinations mutuelles. À cette nouvelle, Finette trembla, non sans raison, craignant que la haine de Riche-Cotteau n'eût facilement passé dans le cœur de son frère ; elle était convaincue que le prince ne voulait l'épouser que pour l'offrir en sacrifice à la mémoire de Riche-Cotteau. Inquiète de cela, Finette demanda conseil à la sage magicienne, laquelle l'estimait autant qu'elle méprisait Nonchalante et Babillarde.

La magicienne ne voulut rien révéler à Finette ; elle dit seulement : « Princesse ! Vous êtes prudente et circonspecte ; jusqu'à présent vous avez pris des mesures si justes pour votre sûreté qu'il ne me reste rien à vous dire, sinon que la défiance est mère de la sécurité ; continuez comme auparavant à sentir tout le prix de cette règle et vous serez heureuse sans le secours de mon art. » Finette, n'ayant reçu de la magicienne aucune autre information certaine, retourna au palais dans la plus grande agitation.

Quelques jours après, la princesse fut fiancée à Belleauvoir, dont l'ambassadeur, envoyé par son souverain avec cette proposition, tenait la place. Ensuite on la conduisit dans un équipage magnifique vers son illustre fiancé. Dans les deux premières villes frontières des domaines de Mult le Doux, Finette fut accueillie de la manière la plus solennelle ; dans la troisième, Belleauvoir lui-même vint à sa rencontre, le roi son père lui ayant ordonné d'accompagner la princesse jusqu'à la capitale. Tous admiraient extrêmement, remarquant une certaine tristesse empreinte sur le visage du bon Belleauvoir, précisément en un temps où s'approchait une union si ardemment désirée de tous ; le roi lui-même lui en fit des reproches et, malgré son obstination, envoya quelqu'un à la rencontre de la princesse.

Lorsque Belleauvoir aperçut Finette, il fut frappé de ses charmes ; il commença à lui parler, mais avec tant de trouble que les courtisans des deux cours, sachant combien le prince était aimable et spirituel, conclurent aussitôt que l'amour lui avait ôté la présence d'esprit. À l'entrée dans la capitale, des cris de joie retentirent de toutes parts, la musique tonnait et toute la ville était illuminée. Le mariage fut célébré, suivi d'un bal magnifique.

Finette, n'oubliant point le conseil de la magicienne et se conformant à ses paroles, persuada à l'une des dames d'honneur d'apporter dans la chambre à coucher de la paille, une vessie de bœuf, du sang et des entrailles de quelque animal provenant des cuisines. Elle-même, ayant trouvé un prétexte pour s'éloigner quelque temps, entra dans la chambre et confectionna avec la paille un mannequin, dans lequel elle plaça les entrailles et la vessie remplie de sang ; puis elle revêtit ce mannequin d'une chemise de nuit féminine. Ayant ainsi préparé la poupée, Finette retourna auprès des invités. Peu après, les nouveaux époux furent conduits à la chambre nuptiale. Lorsque la dame d'honneur qui les accompagnait eut emporté les bougies, Finette jeta le mannequin de paille sur le lit et se cacha elle-même dans un coin de la pièce.

Le prince Belleauvoir, ayant poussé trois ou quatre fois un soupir très fort, saisit son épée et la plongea dans le cœur de la fausse Finette. À l'instant même, il sentit que le sang coulait à flots et que son épouse de paille gisait immobile. « Qu'ai-je fait ? » s'écria Belleauvoir ; « pour accomplir un serment insensé, j'ai ôté la vie à la plus belle et à la plus chère des princesses ; captivé dès le premier regard par sa beauté, je n'ai pas eu la force de mépriser un serment dont l'exécution constitue le plus grand des crimes. Peut-on punir une femme parce qu'elle est vertueuse ? Ainsi, Riche-Cotteau, j'ai satisfait à ta vengeance injuste, mais je dois aussi venger Finette par ma propre mort. Oui, belle et infortunée princesse, cette même épée… » « Arrêtez ! » cria Finette, entendant que le prince, dans son désespoir, avait laissé tomber son épée et la cherchait dans l'obscurité. « Arrêtez, prince, je suis vivante ; connaissant la bonté de votre cœur, j'étais certaine que vous vous repentiriez ; c'est pourquoi j'ai résolu, par une innocente ruse, de vous empêcher de commettre un meurtre. » Ensuite Finette raconta à Belleauvar comment, par précaution, elle avait fabriqué le mannequin de paille. Le prince, apprenant que Finette était vivante, fut transporté d'une joie extrême ; il admira sa prudence en toutes circonstances semblables et lui sut un gré infini de ne l'avoir point laissé accomplir un crime auquel il n'osait même penser sans horreur, ne comprenant pas comment il n'avait pu auparavant apercevoir la vanité de ses serments, arrachés

par la ruse.

Si Finetta avait négligé la règle selon laquelle la méfiance est mère de sûreté, elle eût été assurément mise à mort. Sa mort eût été la cause de celle de Bellavour. Gloire à la prudence et à la présence d'esprit ! Elles préservèrent deux époux des plus dignes du malheur et leur préparèrent un meilleur sort. Bellavour et Finetta s'aimèrent passionnément jusqu'à la mort, et leur longue vie s'écoula dans un bonheur et une gloire tels qu'il est difficile de les décrire.

Voilà, comtesse, l'étonnante histoire de Finetta ; j'avoue que je l'ai racontée assez longuement ; mais quand on conte des fables, c'est faute de mieux. Il en fut de même pour moi. Ayant écrit cette histoire pour passer le temps, je l'ai bien quelque peu étendue, mais comme son contenu est assez amusant, je suis sûr qu'elle n'ennuiera ni le lecteur ni la lectrice. Du reste, charmante comtesse, il serait très facile de la raccourcir ; je vous assure qu'en quelques mots je pourrais raconter les aventures de Finetta, mais non pas tout à fait comme on me les racontait lorsque j'étais encore enfant ; le récit durait alors une bonne heure.

Je ne doute point que cette belle nouvelle ne mérite votre approbation, mais j'ignore si vous savez ce que dit la tradition concernant son ancienneté. Elle nous assure que les troubadours ou les conteurs provençaux inventèrent l'histoire de Finetta bien avant qu'Abélard et le célèbre comte de Champagne, Thibaut, ne commençassent à composer des romans. Les contes de ce genre renferment une bonne moralité. Vous remarquerez certainement ceci, et ce sera très juste, que les nourrices, les bonnes et les gouvernantes feront bien de les raconter aux enfants afin de leur inspirer l'amour de la vertu. Je ne sais si, lorsque vous étiez encore enfant, on vous raconta l'histoire de Finetta ; quant à moi :

Moralité.

De ma mère, que le ciel lui accorde son royaume, J'entendis maintes fois le récit de Finetta ; Elle me répétait — presque à chaque instant, Que la ruse, la flatterie, la tromperie, la perfidie Ne restent jamais impunies ; Que tôt ou tard, pour une machination maligne, Le coupable, son auteur, sera frappé d'un châtiment terrible ! Et chacun voit ici clairement l'exemple : La malhonnêteté, la paresse, la négligence Furent la cause de tous les malheurs des deux sœurs. — Bien que leur faute fût involontaire, Elles oublièrent leur devoir. Et voici mon opinion : Je ne nie point que l'erreur Parfois puisse être excusée ; Mais la crédulité, l'impatience, Il ne faut pas les pardonner aux jeunes filles ! Quant à la véritable vertu, Le Créateur la récompensera toujours. Il est le témoin des âmes sans tache, Il est leur compagnon, il est leur père ! En méprisant les conseils du scélérat Et par sa propre clairvoyance, Finetta n'a-t-elle pas prouvé Que Dieu fut son secours ?