Vous composez vous-même de belles nouvelles ; votre style est si fluide et si pur, vos vers ont tant d'agrément et de naturel, que cela a éveillé en moi un vif désir de vous écrire une petite histoire, bien que j'ignore si elle méritera votre approbation. Je prendrai l'allure d'un noble citoyen. — Je ne veux raconter ni en vers ni en prose, — je n'exhumerai point de mots ampoulés ; en un mot, je veux écrire une nouvelle sans aucun ornement et ne chercher qu'une seule leçon de morale.
Ma nouvelle offre assez d'exemples à cet effet, c'est pourquoi j'espère qu'elle vous sera agréable. Elle repose sur deux proverbes au lieu d'un ; telle est la coutume aujourd'hui, et je m'adapte avec plaisir aux mœurs du siècle présent. Vous verrez que nos ancêtres ont voulu exprimer par ce proverbe : l'oisiveté est la mère des vices ; sans doute vous plaira également l'autre forme de leur démonstration, qui commande d'être toujours prudent, ou, pour parler leur langage : que la méfiance est la mère de la sûreté.
Au temps des croisades, un roi de quelque État européen prit la résolution de se rendre en Palestine et de combattre les infidèles ; mais avant d'entreprendre ce long voyage, il arrangea si bien les affaires de son royaume et confia le gouvernement à un ministre si habile, que de ce côté il était parfaitement tranquille. Toutefois, les affaires de famille le tourmentaient extrêmement ; la reine, son épouse, était décédée quelque temps auparavant, laissant après elle trois filles, toutes déjà nubiles. Ma chronique ne mentionne point leurs noms ; je sais seulement qu'en ces heureuses époques, le peuple donnait simplement des appellations aux personnes de qualité, en considération de leurs bonnes ou mauvaises qualités, raison pour laquelle on nomma l'aînée Nonchalante ou l'Insouciante, la seconde Babillarde ou la Bavette, et la troisième Finette ou la Spirituelle ; ces noms correspondaient parfaitement aux mœurs et aux caractères des trois sœurs.
Rarement peut-on trouver une jeune fille aussi insouciante que l'était Nonchalante. Chaque jour, elle ne se réveillait pas avant une heure de l'après-midi ; on la conduisait à l'église dans sa robe de chambre de nuit, la tête non coiffée, la robe non agrafée, la ceinture arrachée, et très souvent elle chaussait des pantoufles différentes ; au cours de la journée, elle remettait un peu d'ordre dans ce désarroi, mais ne quittait jamais ses pantoufles, disant que les souliers lui serraient horriblement les pieds. Après avoir dîné, elle s'asseyait à sa toilette et y restait jusqu'au soir ; le reste du temps, elle le passait au jeu, puis s'asseyait pour souper. En allant se coucher, il lui fallait autant de temps pour se déshabiller que pour s'habiller, et de ce fait, elle ne s'endormait toujours qu'à l'aube.
Babillarde menait un genre de vie tout opposé. Cette princesse était vive, adroite et consacrait peu de temps à sa parure ; mais elle avait une telle envie de parler que, depuis le matin jusqu'au cœur de la nuit, sa bouche ne se fermait point. Elle savait tout ce qui se passait à la cour : les liaisons tendres, les galanteries, non seulement des grands personnages servant auprès de la cour, mais même des laquais, des cuisiniers, des chauffeurs et de tous les gens de peine. Elle savait exactement combien on avait donné de présents à la femme de chambre de telle comtesse et combien le majordome de tel marquis avait volé. Toutes ces nouvelles lui étaient racontées par sa nourrice et sa couturière, qu'elle écoutait avec bien plus de plaisir que le discours de quelque ambassadeur. De si belles histoires, elle les racontait sans relâche à tous, commençant par le roi, son père, jusqu'au dernier laquais, et ainsi, elle était contrainte de répéter chacune cent fois par jour.
Ce babillage produisit de très fâcheuses conséquences, malgré le haut rang de la princesse ; cette familiarité amicale donna à certains gentilshommes de la cour l'audace de lui prodiguer des déclarations d'amour. Babillarde écoutait volontiers leurs expressions passionnées, précisément afin d'avoir le plaisir de répondre ; à n'importe quel prix, il lui fallait absolument, du matin au soir, écouter ou parler ; chez Babillarde, tout comme chez Nonchalante, il n'y eut jamais l'habitude ni de penser, ni de raisonner, ni de lire, et encore moins de s'occuper d'ouvrages féminins ; en un mot, ces deux sœurs, menant toujours une vie oisive et ayant atteint presque l'âge de perfection, ne possédaient aucune connaissance.
Leur cadette, Finette, était d'un caractère tout différent : elle mettait tous ses soins à former son esprit, à chanter, à jouer de nombreux instruments ; avec une adresse merveilleuse, elle réussit dans tous les travaux d'aiguille convenables au sexe féminin ; elle établit l'ordre au palais et ne permit point aux courtisans de voler son père, car en ce temps-là, cela était d'usage.
Mais ses talents ne se bornaient point à cela : elle était extrêmement judicieuse et possédait une présence d'esprit si admirable, qu'elle trouvait aussitôt les moyens de sortir de l'affaire la plus difficile. Cette jeune princesse, grâce à sa grande pénétration, découvrit le piège dangereux que l'ambassadeur d'un souverain voisin avait tendu au roi son père, dans un traité qu'il était sur le point de signer. Dans l'intention de punir la perfidie de l'ambassadeur et de son maître, le roi, sur le conseil de sa fille, changea un article du traité et trompa ainsi à son tour le trompeur lui-même. Finette découvrit encore la conduite astucieuse d'un ministre qui voulait abuser le roi ; en donnant un avis sage à son parent, la princesse fit en sorte que la déloyauté de cet homme retombât sur lui-même ; elle montra encore dans bien d'autres cas sa pénétration et la finesse de son esprit, ce qui valut au peuple de la surnommer Finette. Le roi, l'aimant plus que ses sœurs aînées, avait tellement confiance en sa prudence, que s'il n'eût eu d'autres filles, il serait sans aucun doute parti pour le voyage qui s'annonçait ; mais malheureusement, il était aussi peu assuré de la conduite de ses filles aînées qu'il se fiait à Finette. Ainsi, désirant se préserver du chagrin concernant la conduite de ses filles, il prit les mesures suivantes.
Charmante comtesse ! Vous avez sans doute entendu maintes et maintes fois parler du pouvoir merveilleux des fées. Le roi était dans la plus grande amitié avec l'une de ces femmes habiles. S'étant rendu chez elle, il lui expliqua combien le sort de ses deux filles aînées le préoccupait vivement. Ce n'est point, dit le roi, qu'elles puissent jamais faire quelque chose de contraire à leur devoir, mais elles sont si sottes, si imprudentes et si insouciantes, que je crains que, durant mon absence, par amusement ou par oisiveté, elles ne s'avisent de s'adonner à quelque inconvenance ; quant à Finette, bien que je sois assuré de sa vertu, afin de ne donner avantage à aucune de mes filles, j'ai l'intention d'agir envers elle comme envers ses sœurs aînées : c'est pourquoi je te prie, ma bonne amie, de faire pour elles trois quenouilles de verre, qui auraient cette propriété, que si l'une de mes filles commet quelque acte contraire à la bienséance, la quenouille qui lui appartient se briserait en menus morceaux.
Comme cette fée était parmi les plus habiles, elle exécuta immédiatement le désir du roi et fabriqua trois quenouilles enchantées, ornées de la manière la plus exquisite ; mais Sa Majesté n'était pas satisfaite de cette précaution. Ayant conduit les princesses dans une haute tour, construite en un lieu éloigné de la capitale et isolé, il leur dit : je vous ordonne de demeurer dans cette tour jusqu'au jour de mon retour, et je vous défends expressément de recevoir qui que ce soit. Ayant renvoyé tous leurs serviteurs et servantes, il donna à chacune d'elles une quenouille magique, en expliquant sa propriété ; puis, ayant pris congé des princesses, il ferma les portes de la tour, et, emportant les clés, se mit en route.
Peut-être pensera-t-on que les princesses, enfermées sans domestiques, couraient le risque de mourir de faim ? Point du tout. À l'une des fenêtres de la tour, on avait заранее fixé une poulie avec une corde, à laquelle les princesses attachaient chaque jour une corbeille qu'elles descendaient ; dans cette corbeille, on déposait divers mets et breuvages à leur intention, et lorsqu'elles la remontaient, elles détachaient aussitôt la corde.
Nonchalante et Babillarde tombèrent dans le désespoir face à cette vie solitaire ; elles s'ennuyaient à un tel point qu'il est impossible de l'exprimer ; mais que faire ? Il faut bien endurer, d'autant plus que ces maudites quenouilles magiques les effrayaient tellement, que les princesses craignaient sans cesse que, non seulement à cause de quelque acte inconvenant, mais même à cause d'une mauvaise pensée, elles ne se brisassent.
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