Conte littéraire

Goulot d'étranglement

L'histoire suit le périple métamorphique d'un goulot de bouteille qui, à travers diverses existences et rencontres fortuites, relie silencieusement le passé romantique perdu d'une vieille fille à son présent solitaire, illustrant la continuité secrète des destins.

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Goulot d'étranglement

Dans une ruelle étroite et tortueuse, au milieu d'autres misérables maisons, se dressait une maisonnette haute et étroite, moitié en pierre, moitié en bois, prête à s'effondrer de toutes parts. Des gens pauvres y habitaient ; particulièrement pauvre et dénuée était la chambrette nichée juste sous le toit. Devant la fenêtre de cette chambrette pendait une vieille cage où il n'y avait même pas un véritable abreuvoir : celui-ci était remplacé par un goulot de bouteille bouché et renversé, l'extrémité obturée pointant vers le bas. Près de la fenêtre ouverte se tenait une vieille demoiselle qui offrait à un serin du mouron frais, tandis que l'oiseau sautillait gaiement de perche en perche en faisant entendre son chant.

« Tu as bien raison de chanter ! » dit le goulot de bouteille, naturellement pas comme nous parlons, car un goulot de bouteille ne peut parler ; il le pensa seulement, se le dit à lui-même, comme parfois les hommes se parlent intérieurement. « Oui, tu as bien raison de chanter ! Toi, sans doute, tu as tous tes os entiers ! Mais essaie donc de perdre, comme moi, tout ton corps, de ne rester qu'avec un cou et une bouche, encore bouchée par un liège, et tu ne chanterais plus, j'imagine ! Pourtant, c'est déjà bien que quelqu'un puisse se réjouir ! Je n'ai aucune raison de me réjouir ni de chanter, et d'ailleurs je ne peux plus chanter aujourd'hui ! Autrefois, quand j'étais encore une bouteille entière, moi aussi je chantais lorsqu'on me frottait avec un bouchon humide. On m'a même appelée autrefois l'alouette, la grande alouette ! J'ai été dans la forêt ! Oui, on m'emmenait avec soi le jour des fiançailles de la fille du fourreur. Oui, je me souviens de tout si vivement, comme si c'était hier ! J'ai beaucoup vécu, quand j'y pense ; j'ai passé par le feu et par l'eau, j'ai été sous terre et dans les cieux, contrairement à d'autres ! Et maintenant me voici de nouveau planant dans les airs et me chauffant au soleil ! Mon histoire vaut la peine d'être écoutée ! Mais je ne la raconte pas à voix haute, et d'ailleurs je ne le peux pas. »

Et le goulot se raconta cette histoire à lui-même, ou plutôt il y pensa intérieurement. L'histoire était en effet assez remarquable, tandis que le serin, pendant ce temps, continuait tranquillement à chanter dans sa cage. En bas, dans la rue, des gens passaient à pied ou en voiture, chacun pensant à ses propres affaires ou ne pensant à rien du tout, – mais le goulot de bouteille, lui, pensait !

Il se rappelait le four ardent de la verrerie où l'on avait insufflé la vie à la bouteille, il se souvenait combien la jeune bouteille était brûlante, comment elle regardait le creuset bouillonnant – le lieu de sa naissance –, éprouvant un désir ardent de s'y précipiter à nouveau. Mais peu à peu elle se refroidit et s'accommoda pleinement de sa nouvelle condition. Elle se tenait alignée avec d'autres frères et sœurs. Ils formaient là tout un régiment ! Tous étaient sortis du même four, mais certains étaient destinés au champagne, d'autres à la bière, et cela fait une différence ! Il arrive certes par la suite qu'une bouteille à bière soit remplie du précieux lacrimae Christi, et qu'une bouteille à champagne contienne du cirage, mais néanmoins la destination naturelle de chacune se révèle immédiatement par sa forme : une noble restera noble même avec du cirage à l'intérieur !

Toutes les bouteilles furent emballées ; notre bouteille le fut aussi ; alors elle ne supposait nullement qu'elle finirait sous forme de goulot de bouteille, exerçant la fonction d'abreuvoir pour un oiseau, – fonction d'ailleurs, au fond, assez honorable : mieux vaut être quelque chose que rien ! La bouteille ne vit la lumière du jour que dans la cave du marchand de vins du Rhin ; là, on la déballa ainsi que ses compagnes et on la rinça – quelle étrange sensation ! La bouteille gisait vide, sans bouchon, et ressentait dans son ventre une sorte de vide ; il lui semblait qu'il lui manquait quelque chose, mais quoi – elle-même ne le savait pas. Puis on la remplit d'un vin merveilleux, on la boucha et on la scella à la cire, tandis que sur le côté on collait une étiquette portant ces mots : « Première qualité ». La bouteille sembla avoir reçu la meilleure note à un examen ; mais le vin était effectivement bon, la bouteille aussi. Dans la jeunesse, nous sommes tous poètes ; ainsi, dans notre bouteille, quelque chose jouait et chantait à propos de choses dont elle-même n'avait aucune idée : de montagnes vertes illuminées par le soleil, couvertes de vignobles sur leurs pentes, de jeunes filles et de garçons joyeux qui, en chantant, cueillent le raisin, s'embrassent et rient… Oui, la vie est si belle ! Voilà ce qui fermentait et chantait dans la bouteille, comme dans l'âme des jeunes poètes, – eux aussi souvent ignorent eux-mêmes de quoi ils chantent.

Un matin, on acheta la bouteille, – un garçon envoyé par le fourreur vint à la cave et demanda une bouteille de vin de toute première qualité. La bouteille se retrouva dans un panier à côté d'un jambon, de fromage et de saucisson, d'un beurre exquis et de petits pains. La fille du fourreur arrangeait elle-même tout dans le panier. La jeune fille était jeune et jolie ; ses yeux noirs riaient, une sourire jouait sur ses lèvres, aussi expressif que ses yeux. Ses mains étaient fines, douces, d'un blanc éclatant, mais sa poitrine et son cou étaient encore plus blancs. On voyait aussitôt qu'elle était l'une des plus belles jeunes filles de la ville et – figurez-vous – qu'elle n'était pas encore fiancée !

Toute la famille partait pour la forêt ; la jeune fille transportait le panier de provisions sur ses genoux ; le goulot de bouteille dépassait sous la nappe blanche qui recouvrait le panier. La tête rouge de cire de la bouteille regardait directement la jeune fille et le jeune lieutenant de marine, fils de leur voisin le peintre, compagnon des jeux d'enfance de la belle, assis à côté d'elle. Il venait tout juste de réussir brillamment son examen, et le lendemain même il devait appareiller sur un navire vers des pays lointains. On en avait beaucoup parlé durant les préparatifs de l'excursion en forêt, et à ces moments-là, dans le regard et l'expression du visage de la jolie fille du fourreur, on ne remarquait aucune joie particulière.

Les jeunes gens allèrent se promener dans la forêt. De quoi conversèrent-ils ? Oui, la bouteille ne l'entendit pas : elle resta dans le panier et eut même le temps de s'ennuyer, demeurant là. Mais enfin on la sortit, et elle vit aussitôt que les choses avaient entre-temps pris une tournure des plus gaies : les yeux de tous riaient, la fille du fourreur souriait, mais parlait moins qu'auparavant, tandis que ses joues fleurissaient comme des roses.

Le père prit la bouteille de vin et le tire-bouchon… Quelle étrange sensation l'on éprouve lorsqu'on vous débouche pour la première fois ! La bouteille ne put jamais oublier cet instant solennel où le bouchon fut comme arraché d'elle, où un profond soupir de soulagement s'échappa de son sein, et où le vin glouglouta dans les verres : glou-glou-glouk !

– À la santé du fiancé et de la fiancée ! dit le père, et tous vidèrent leurs verres jusqu'à la dernière goutte, tandis que le jeune lieutenant de marine embrassa la belle fiancée.

– Que Dieu vous accorde le bonheur ! ajoutèrent les vieillards. Le jeune marin remplit à nouveau les verres et s'écria :

– À mon retour à la maison et à notre mariage dans exactement un an ! – Et lorsque les verres furent vidés, il saisit la bouteille et la lança très haut dans les airs : – Tu as été le témoin des plus beaux instants de ma vie, ainsi ne sers plus jamais personne !

La fille du fourreur n'aurait alors jamais imaginé qu'elle reverrait un jour cette même bouteille très haut dans les airs, et pourtant cela arriva.

La bouteille tomba dans d'épais roseaux poussant sur les rives d'un petit lac forestier. Le goulot de bouteille se souvenait encore vivement comment elle gisait là, réfléchissant : « Je les ai régalés de vin, et eux maintenant me régalent d'eau de marais, mais certes de bon cœur ! » La bouteille ne voyait plus ni le fiancé, ni la fiancée, ni les heureux vieillards, mais elle entendit encore longtemps leurs joyeuses exclamations et leurs chants. Puis arrivèrent deux jeunes garçons paysans, qui regardèrent parmi les roseaux, aperçurent la bouteille et la prirent, – désormais elle était casée.

Les garçons habitaient une petite maison dans la forêt. La veille, leur frère aîné, matelot, était venu leur faire ses adieux – il partait pour un long voyage ; et voilà que la mère s'affairait maintenant, rangeant dans sa malle ceci et cela, nécessaires pour son voyage. Le soir, le père voulait lui-même porter la malle en ville, afin de dire encore une fois adieu à son fils et de lui transmettre la bénédiction de sa mère. Dans la malle avait été placée une petite bouteille de liqueur. Soudain arrivèrent les garçons avec une grande bouteille, bien meilleure et plus solide que la petite. On pouvait y mettre beaucoup plus de liqueur, et la liqueur était très bonne, voire médicinale – utile pour l'estomac. Ainsi, la bouteille fut remplie non plus de vin rouge, mais d'une liqueur amère, mais c'était bien aussi – pour l'estomac. Dans la malle, à la place de la petite, on plaça la grande bouteille, laquelle ainsi partit en voyage avec Peter Jensen, qui servait sur le même navire que le jeune lieutenant de marine. Mais le jeune lieutenant de marine ne vit pas la bouteille, et même s'il l'avait vue, il ne l'aurait pas reconnue ; il ne lui serait jamais venu à l'idée que c'était celle-là même dont ils avaient bu dans la forêt lors de ses fiançailles et pour son heureux retour à la maison.

Certes, il n'y avait plus de vin dans la bouteille, mais quelque chose de non moins bon, et Peter Jensen sortait souvent sa « pharmacie », comme ses camarades appelaient la bouteille,

et il leur versait des médicaments qui agissaient si bien sur l'estomac. Et le médicament conservait sa propriété curative jusqu'à sa dernière goutte. C'était un temps joyeux ! La bouteille chantait même lorsqu'on la frottait avec son bouchon, et c'est pour cela qu'on la surnomma « la grande alouette » ou « l'alouette de Peter Jensen ».

Beaucoup de temps passa ; la bouteille se tenait depuis longtemps vide dans un coin ; soudain, un malheur survint. Le sinistre eut-il lieu encore en route vers des contrées lointaines, ou déjà sur le chemin du retour — la bouteille ne le savait pas — car elle n'avait jamais mis pied à terre. Une tempête éclata ; d'énormes vagues noires lançaient le navire comme une balle, le mât se brisa, une voie d'eau se forma, les pompes cessèrent de fonctionner. Les ténèbres étaient impénétrables, le navire gîta et commença à sombrer. Dans ces dernières minutes, le jeune second réussit à griffonner quelques mots sur un morceau de papier : « Seigneur, aie pitié ! Nous périssons ! » Puis il écrivit le nom de sa fiancée, le sien propre et celui du navire, roula le papier en tube, le glissa dans la première bouteille vide venue, la boucha solidement et la jeta dans les flots déchaînés. Il ignorait que c'était précisément cette bouteille-là dont il avait versé du bon vin dans des verres au jour heureux de ses fiançailles. Maintenant, elle voguait en oscillant sur les vagues, emportant son adieu suprême, son salut mortel.

Le navire coula, tout l'équipage également, tandis que la bottle filait sur la mer comme un oiseau : elle portait en effet le salut affectueux du fiancé à sa fiancée ! Le soleil se levait et se couchait, rappelant à la bouteille le four incandescent où elle était née et dans lequel elle avait alors tant désiré se rejeter. Elle connut aussi le calme plat et de nouvelles tempêtes, mais ne se brisa point contre les rochers, ni ne tomba dans la gueule d'un requin. Pendant plus d'une année, elle erra çà et là sur les flots ; certes, elle était alors maîtresse d'elle-même, mais cela aussi peut devenir fastidieux.

Le petit bout de papier couvert d'écriture, dernier adieu du fiancé à sa fiancée, n'eût apporté que chagrin s'il était tombé entre les mains de celle à qui il était destiné. Mais où étaient donc ces petites mains blanches qui étendaient une nappe blanche sur l'herbe fraîche dans la forêt verte, au jour heureux des fiançailles ? Où était la fille du mégissier ? Et où était la patrie même de la bouteille ? Vers quel pays approchait-elle maintenant ? Rien de tout cela, elle ne le savait. Elle errait et errait sur les flots, si bien qu'à la fin elle s'ennuya même. Errer sur les flots n'était nullement son affaire, et pourtant elle errait, jusqu'à ce qu'enfin elle atteignît le rivage d'une terre étrangère. Elle ne comprenait pas un mot de ce qui se disait autour d'elle : on parlait quelque langue étrangère, inconnue d'elle, et non celle à laquelle elle s'était habituée dans sa patrie ; or, ne pas comprendre la langue que l'on parle autour de soi est une grande perte !

La bouteille fut capturée, examinée ; on vit et retira le billet, on le tourna et retourna en tous sens, mais on ne parvint pas à le déchiffrer, bien qu'on eût compris que la bouteille avait été jetée depuis un navire en perdition et que tout cela était dit dans le billet. Mais quoi exactement ? Oui, c'était là toute la question ! On remit le billet dans la bouteille, et l'on plaça celle-ci dans une grande armoire qui se trouvait dans une grande salle d'une grande maison.

Chaque fois qu'un nouvel hôte apparaissait dans la maison, on retirait le billet, on le montrait, on le tournait et le regardait, si bien que les lettres écrites au crayon s'effaçaient peu à peu et finirent par disparaître complètement — personne n'aurait pu dire désormais que quelque chose avait jamais été écrit sur ce morceau de papier. Quant à la bouteille, elle resta encore environ un an dans l'armoire, puis monta au grenier, où elle se couvrit entièrement de poussière et de toiles d'araignée. Debout là, elle se remémorait les meilleurs jours, quand on versait d'elle du vin rouge dans la forêt verte, quand elle oscillait sur les vagues marines, portant en elle un secret, une lettre, un dernier adieu !...

Au grenier, elle demeura vingt ans entiers ; elle y serait restée plus longtemps encore, mais on décida de reconstruire la maison. On enleva le toit, aperçut la bouteille et dit quelque chose, mais elle ne comprit toujours pas un mot — on n'apprend pas une langue en restant debout sur un grenier, même si l'on y demeure vingt ans ! « Si seulement je fusse restée en bas, dans la chambre, — raisonnait justement la bouteille, — j'aurais certainement appris ! »

On lava et rinça la bouteille — elle en avait grand besoin. Et voici qu'elle devint toute claire, lumineuse, comme rajeunie ; en revanche, le billet qu'elle portait en elle fut jeté avec l'eau.

On remplit la bouteille de graines qui lui étaient inconnues ; on la reboucha et on l'emballa avec tant de soin qu'elle ne vit même plus la lumière du jour, sans parler du soleil ou de la lune. « Il faut pourtant bien voir quelque chose quand on voyage », pensait la bouteille, mais elle ne vit absolument rien. L'essentiel toutefois était fait : elle était partie en voyage et était arrivée là où il fallait. Là, on la déballa.

— Voilà qu'ils se sont donnés du mal là-bas, à l'étranger ! Regardez comme ils l'ont emballée, et pourtant elle est peut-être fendue ! — entendit la bouteille, mais il s'avéra qu'elle n'était pas fendue.

La bouteille comprenait chaque mot ; on parlait cette même langue qu'elle avait entendue en sortant du four de fusion, qu'elle avait entendue chez le marchand de vin, dans la forêt et sur le navire, bref — l'unique, véritable, intelligible et bonne langue maternelle ! Elle se retrouvait de nouveau chez elle, dans sa patrie ! De joie, elle faillit bondir hors des mains qui la tenaient et prêta à peine attention au fait qu'on la déboucha, la vida, puis la descendit à la cave, où on l'oublia. Mais il fait bon être chez soi, même à la cave. Il ne lui vint même pas à l'idée de compter combien de temps elle y resta, et pourtant elle y demeura plus d'une année ! Mais voici que des gens revinrent et prirent toutes les bouteilles se trouvant dans la cave, y compris la nôtre.

Le jardin était magnifiquement décoré ; des guirlandes de lumières multicolores enjambaient les allées, des lanternes de papier brillaient comme des tulipes transparentes. La soirée était merveilleuse, le temps clair et calme. Dans le ciel scintillaient de petites étoiles et une jeune lune ; on voyait d'ailleurs non seulement son bord doré en forme de croissant, mais aussi tout son disque gris-bleu — visible, bien sûr, seulement pour ceux qui avaient de bons yeux. Dans les allées latérales aussi, une illumination avait été installée, moins brillante que dans les allées principales, mais suffisante pour que les gens ne trébuchassent point dans l'obscurité. Ici, entre les buissons, étaient disposées des bouteilles dans lesquelles on avait planté des bougies allumées ; c'est ici que se trouvait notre bouteille, destinée finalement à servir de petit verre pour un oiseau. La bouteille était ravie ; elle se retrouvait de nouveau parmi la verdure, de nouveau autour d'elle régnait la gaieté, retentissaient chants et musique, rires et bavardages de la foule, particulièrement dense là où oscillaient les guirlandes de lampes colorées et où les lanternes de papier reflétaient des couleurs vives. La bouteille elle-même, il est vrai, se tenait dans une allée latérale, mais c'est précisément là qu'il était possible de rêver ; elle tenait une bougie — servant à la fois à l'ornement et à l'utilité, et c'est là toute l'essence. En de tels moments, on oublie même les vingt années passées au grenier — que pourrait-on souhaiter de mieux !

Devant la bouteille passa bras dessus bras dessous un couple, exactement comme ce couple dans la forêt — le second et la fille du mégissier ; la bouteille sembla soudain transportée dans le passé. Dans le jardin se promenaient des invités, ainsi que des étrangers auxquels il était permis d'admirer les hôtes et le beau spectacle ; parmi eux se trouvait une vieille demoiselle, elle n'avait point de parents, mais avait des amis. Elle pensait à la même chose que la bouteille ; elle aussi se souvenait de la forêt verte et du jeune couple qui lui était si cher au cœur — car elle-même avait pris part à cette joyeuse promenade, elle-même avait été cette heureuse fiancée ! Elle avait passé alors dans la forêt les heures les plus heureuses de sa vie, et l'on n'oublie point cela, même en devenant vieille fille ! Mais elle ne reconnut pas la bouteille, et la bouteille ne la reconnut pas non plus. Ainsi arrive-t-il souvent en ce monde : d'anciennes connaissances se rencontrent et se séparent sans s'être reconnues, jusqu'à une nouvelle rencontre.

Et la bouteille attendait une nouvelle rencontre avec une ancienne connaissance — car elles se trouvaient maintenant dans une même ville !

Du jardin, la bouteille passa chez le marchand de vin, fut de nouveau remplie de vin et vendue à un aéronaute qui devait, le dimanche suivant, s'élever dans un ballon. Une foule nombreuse s'était rassemblée, un orchestre d'instruments à vent jouait ; de grands préparatifs étaient en cours. La bouteille voyait tout cela depuis la nacelle où elle gisait auprès d'un lapin vivant. Le pauvre lapin était tout désorienté — il savait qu'on le descendrait d'en haut à l'aide d'un parachute ! La bouteille, quant à elle, ne savait point où ils voleraient — vers le haut ou vers le bas ; elle voyait seulement que le ballon gonflait de plus en plus, puis se souleva de terre et sembla vouloir s'élancer vers les hauteurs, mais les cordes le retenaient encore fermement. Enfin, on les coupa, et le ballon s'élança dans les airs вместе с

aéronaute, de la nacelle, de la bouteille et du lapin. La musique tonnait et la foule criait « hourra ! ».

« Comme c'est étrange de voyager dans les airs ! » pensa la bouteille. « Voici une nouvelle façon de naviguer ! Ici, du moins, on ne risque pas de heurter un rocher ! »

Une foule de milliers de personnes regardait le ballon ; une vieille demoiselle le regardait aussi depuis sa fenêtre ouverte ; dehors pendait une cage avec un serin qui se servait encore, à la place d'un gobelet, d'une tasse à thé. Sur le rebord de la fenêtre se trouvait un petit myrte ; la vieille demoiselle l'écarta pour ne pas le faire tomber, se pencha par la fenêtre et distingua clairement dans le ciel le ballon et l'aéronaute, qui avait descendu le lapin en parachute, puis avait bu dans la bouteille à la santé des habitants et lancé la bouteille en l'air. Il ne vint même pas à l'idée de la jeune fille que c'était cette même bouteille que son fiancé avait lancée haut dans les airs, dans la forêt verdoyante, au jour le plus heureux de sa vie !

La bouteille, quant à elle, n'eut pas le temps de penser à quoi que ce soit : elle se trouva si soudainement au zénith de son existence. Les tours et les toits des maisons gisaient quelque part là-bas, en bas ; les gens paraissaient si minuscules !...

Et voilà qu'elle commença à tomber, bien plus vite que le lapin ; elle culbutait et dansait dans les airs, se sentant si jeune, si pleine de joie de vivre, le vin en elle pétillait, mais pas longtemps : il se répandit. Quel vol ! Les rayons du soleil se reflétaient sur ses parois de verre, tous les regards étaient fixés seulement sur elle, — le ballon avait déjà disparu ; bientôt la bouteille échappa aussi aux yeux des spectateurs. Elle tomba sur un toit et se brisa. Les éclats, cependant, ne se calmèrent pas immédiatement : ils sautillaient et bondissaient sur le toit jusqu'à ce qu'ils se retrouvent dans la cour et se brisent contre les pierres en morceaux encore plus petits. Seul le goulot survécut ; on l'avait comme tranché avec un diamant !

« Voilà un magnifique gobelet pour un oiseau ! » dit le propriétaire de la cave, mais lui-même n'avait ni oiseau ni cage, et s'en procurer simplement parce qu'il avait trouvé un goulot de bouteille propre à servir de gobelet aurait été vraiment excessif ! En revanche, cela pourrait convenir à la vieille demoiselle qui habitait sous les combles, et le goulot de bouteille arriva chez elle ; on le boucha avec un bouchon, on le retourna la tête en bas — de tels revirements arrivent souvent dans la vie —, on y versa de l'eau fraîche et on le suspendit à la cage où le serin gazouillait à gorge déployée.

« Oui, tu chantes bien ! » dit le goulot de bouteille, et il était remarquable : il avait voyagé en ballon ! Les autres circonstances de sa vie n'étaient connues de personne. Désormais, il servait de gobelet à l'oiseau, oscillait dans les airs вместе с la cage, il entendait depuis la rue le fracas des voitures et le murmure de la foule, tandis que depuis la mansarde lui parvenait la voix de la vieille demoiselle. Une vieille amie de son âge lui rendit visite, et la conversation ne porta pas sur le goulot de bouteille, mais sur le petit myrte qui se trouvait sur la fenêtre.

« Vraiment, tu n'as pas besoin de dépenser deux rixdales pour une couronne de mariage pour ta fille ! » disait la vieille demoiselle. « Prends mon myrte ! Vois comme il est magnifique, tout en fleurs ! Il a poussé à partir d'une bouture de ce myrte que tu m'as offert le lendemain de mes fiançailles. Je comptais en tresser une couronne pour le jour de mon mariage, mais ce jour-là, je ne l'ai jamais attendu ! Les yeux qui devaient illuminer ma vie de joie et de bonheur se sont fermés ! Mon cher fiancé repose au fond de la mer !... Le myrte a vieilli, et moi encore plus ! Lorsqu'il commença à se dessécher, j'ai pris sa dernière branche fraîche et je l'ai plantée en terre. Vois comme il s'est développé et comme il finira par aller à un mariage : nous tresserons avec ses branches une couronne nuptiale pour ta fille ! »

Des larmes montèrent aux yeux de la vieille demoiselle ; elle se remémora l'ami de sa jeunesse, les fiançailles dans la forêt, le toast porté à leur santé, elle pensa au premier baiser... mais n'en parla point, — elle était déjà une vieille fille ! Elle se souvenait et pensait à beaucoup de choses, seulement pas au fait que juste derrière la fenêtre, si près d'elle, se trouvait encore un souvenir de cette époque — le goulot de cette même bouteille dont le bouchon avait sauté avec tant de bruit lorsqu'on avait bu à la santé des fiancés. Et le goulot lui-même ne reconnut pas sa vieille connaissance, en partie parce qu'il n'écoutait pas ce qu'elle racontait, mais surtout parce qu'il ne pensait qu'à lui-même.